Niché au creux de la rue des grèves, la STURNO n'est pas encore réveillée. Au deuxième étage, une faible lueur. Le bureau du comptable est allumé. les comptables se lèvent toujours tôt.
Il est 7 heures et nous sommes le 7 octobre 1981. Le secrétaire général sera là vers 8 heures et le grand patron n'arrivera qu' à 9 heures 30, comme tous les matins, après avoir consulté le Moniteur du batiment et des travaux publics, s'être assuré que tout le monde est à son poste.
La concierge, qui loge sur place, donne un dernier coup de chiffon sur la poignée de laiton de la porte d'entrée.
J'arrive. Alain est déjà là. C'est jour de grève national et comme d'habitude, nous serons une poignée à répondre au mot d'ordre de la CGT pour les salaires, les conditions de travail, le pouvoir d'achat.
Avec du recul, et tout en écrivant ces mots, je me dis qu' au fond, peu de choses ont changé... les mots d'ordre des organisations syndicales sont les mêmes, les modes opératoires identiques.
Curieusement, personne n'est encore arrivé dans les ateliers. Les mécaniciens et les chauffeurs sont comme les comptables, ils arrivent tôt.
Alain en est sûr, ce jour ne sera pas comme les autres. Il parcourt les chantiers depuis des mois. Il en est certain, la colère est à son comble, les conditions de travail se sont considérablement détériorées, les cadences imposées au fond des tranchées cumulées aux conditions climatiques détestables en ce début d'automne... tout concourt à ce que ce matin ne soit un matin ordinaire.
Jean-Marc délégué syndical, arrive à son tour.
Il est 7 heures 30. Au bout de la rue, à peine visible dans cet épais brouillard, une dizaine de silhouettes... terrassiers, conducteurs d'engins, tuyauteurs et même le chef de chantier. L'équipe de Saint Hilaire du Harcouet est là.
A huit heures, ce sont cinq équipes qui n'auront pas rejoint les chantiers; peu après, dans cette impasse, au pied du Mont-Saint Michel, plus de cent travailleurs déterminés attendent de pied ferme le patron... ils ne retourneront pas au travail sans avoir négocié.
Maintenant, je sais qu'i va falloir y aller. Ce moment je le ressens encore aujourd'hui, comme si j'y étais, Je connais le PDG. Ce ne sera pas facile et ma vie, comme celle de nombreux camarades va basculer.